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Chômage

Angoisses et vécus presque SDF 1996

Elle se sentait seule, lâchée par tous. Où était l’application de ses belles idées qu’elle avait été de ceux qui les propageaient, donnant de l’espoir à la vie. Qu’est-ce que la vie sans espoir et sans rêve ? Comment vivre quand on a plus d’espoir ? Et c’était bien ce dans quoi elle se débattait. Survivre quand même. Pour ce battre et vaincre. Se battre et vaincre quoi ? Les événements qui abattaient sa vie. Les événements qui l’accablent. Elle ne veut pas être accablée. Elle veut y arriver. Pour arriver où ?Nulle part. S’en sortir. Sortir de la merde dans laquelle le chômage et l’âge l’avaient mise.

Elle avait été fière d’arriver à être cadre. Et maintenant presque SDF. La rue était là devant, à sa portée, il lui suffisait de lâcher un peu. Mais non parce que la panique l’étreignait. Quand elle croise des mains qui se tendent elle les agresse verbalement : « moi si ça se trouve je suis plus pauvre que vous, mais moi ça ne se voit pas », « moi j’ai des dettes en plus », « faut pas se fier à l’apparence, je suis plus pauvre que vous ». La main n’était pas anonyme. Au-dessus un regard, une peau, des cheveux, des vêtements. Le regard était à éviter où à voir après tout le reste. La peau était souvent dans la nudité de l’écorchure des intempéries, rosée, flasque par manque de nourriture équilibrée et de trop du vin grossier qui fait partir l’esprit ailleurs, les vêtements étaient portés depuis des jours, des semaines, des mois peut-être, portées dans toutes occasions par tous les temps, couchés, assis ou debout, sous une couverture ou sous un carton, face à l’autre dans la nudité de la crasse. Ils sont nus face à nous, nus parce que sans intimité cachée, tout est à découvert, face à l’autre qu’il faut affronter jour après jour, heure après heure, jamais sans le regard de l’autre, inconnu qui passe, indifférent, absent dans ses propres préoccupations. Il tend la main, elle, plus rarement, tend la main. Elle demande, il demande. Comment font-ils ? Le regard ? Souvent délavé de toutes pensées, ou alors agressif pour tenir le coup, fuyant, « pas franc du bonnet » parce qu’il est dans l’incapacité de porter ce qu’il vit. Il voudrait dire : « je quémande, mais je n’ai rien voulu, je n’ai rien demandé, pourquoi moi, pourquoi je suis là …alors je ne pense plus, je n’ai plus rien dans la tête parce qu’il y aurait trop de choses à penser, parfois je cris, je gueule…alors une p’tite pièce mmame… »

Catherine se bat simplement pour ne pas vivre ça. L’humiliation en est insupportable. Mieux vaudrait se tuer avant.

Se tuer. Sur la route des fois elle a envie de laisser sa voiture se déporter gentiment sur la gauche et ainsi rentrer dans le camion qui arrive en face. Il suffit de peu. Elle n’a pas vraiment peur, mais elle se dit simplement que ce ne serait pas raisonnable. C’est seulement la raison qui l’empêche de le faire. Elle ne sait même pas si elle a vraiment envie de mourir ou pas. Simplement en finir parce que c’est trop lourd. Les événements sont trop lourds. Elle n’y arrive pas. Et puis chaque jour a sa dose. La fin de tout ça…qui n’en finit pas. Ou est le bout ? Elle n’en voit pas. Comment et pourquoi ça s’arrêterait ?
Quand elle avait déménagé elle s’imaginait partir vers une nouvelle vie. C’était vrai. Mais la nouvelle vie qui commença était exactement l’inverse de ce qu’on entend par nouvelle vie. Une nouvelle vie est en général entendue dans un sens de bonheur, de légèreté. Et là c’était tout autre chose. Elle était engluée dans quelque chose dont elle ne maîtrisait rien.
Elle avait cru bien commencer. La maison qu’elle avait choisie avait l’air d’avoir une bonne atmosphère. Elle croyait à l’âme des maisons. Elle avait été habité par une femme seule, qui d’après son enquête dans le village avait « du caractère » et était gentille, comme elle. Elle avait cru comprendre qu’elle avait été instit. Ses parents avaient tenu une épicerie dont il restait la trace dans le village. La trace seulement par la devanture de bois fermée depuis longtemps, avec l’enseigne écrite en beige sur marron à la peinture brûlée et écaillée.

La maison comportait deux étages sur cave, un petit jardin encerclé de murs hauts qui la protégerait des voisins. Il n’y avait que le perron qui surplombait la vue dans chacun des deux jardins des voisins puisque la maison était surélevée. La cave était en rez-de-chaussée. La cheminée de la première pièce lui paraissait essentielle. Il suffisait de faire faire quelques travaux pour aménager une salle de bains, de l’isolation toiture, et rajeunir la cuisine encore en 1950 voire 1930. Celle-ci avait un certain charme ainsi mais sans les conforts indispensables en prises électriques, hauteurs de plans de travail, place pour le réfrigérateur etc.

Elle s’était donc mise en quête d’un ouvrier. L’un lui avait proposé de faire tout au noir avec elle comme aide. Il avait l’air de tout trouver simple à faire. Elle avait choisi le second qui était maçon de profession et avait une équipe.

La question de savoir si, si elle avait choisi le premier tout se serait mieux engagé restera toujours sans réponse.

Elle demanda au maçon choisi s’il connaissait un bon électricien. Il lui en indiqua un.

Et tout commença d’aller mal. Les travaux débutés en octobre qui devaient être fini en un mois maximum n’étaient pas fini en janvier.

Son angoisse commença au bout d’un mois. La poussière de ciment dans l’air, l’eau au sol étaient dans la pièce où elle était sensé se tenir la journée. Aucune autre pièce n’était vivable. Le deuxième étage ne comportait que son lit dans une pièce non chauffée et tous les cartons du déménagements non encore ouverts : le désastre et le cafard personnifiés, bien suffisant à entrevoir le soir éclairé simplement par le chevet qui n’éclairait que le livre qu’elle essayait de lire. Déjà fixer son attention sur des lignes étaient difficile. En bas, d’un côté la cuisine non aménagée, de l’autre le chantier proprement dit pour la future salle de bains. Il ne restait que cette pièce où était la cheminée mais qui était aussi la pièce inévitable de circulation d’allées venues des ouvriers du dehors vers leurs dalle de ciment, carreaux de plâtre pour les murs, carrelage futur, baignoire, lavabo, WC en désordre dans les lieux et bougés selon les activités du jour.

Le premier mois elle avait habité en location chez des gens charmants, mais voyant les finances se réduire elle dut habiter chez elle, dans le chantier. Le retard des ouvriers devint un poids quotidien. A quoi occuper ses journées quand des ouvriers parlent et font tous les bruits nécessaires à des travaux ? Peut-on tenir une conversation téléphonique ? Peut-ont lire des annonces et y répondre ? Peut-on parcourir des relevés de banque et les analyser ? Peut-on aller sur internet chercher des sites ? Peut-on simplement penser ?

Le devis annoncé avait déjà effectué un saut de vingt pour cent supplémentaire alors que rien n’était achevé. Restait la cuisine et la toiture après la salle de bains.
A Noël, la cuisine mal faite, la toiture fuyant, les sommes versées jamais assez suffisantes, elle avait fait appel à un huissier pour faire un relevé des travaux et des mal façons.
Là indiquant à l’huissier les fuites, le ciment, le sol bombé, les murs non lisses, le plan de travail non fixé et trop haut, elle avait bien faillit craquer devant lui parce qu’il était un homme charmant, effaré de ces travaux ni fait ni à faire en un temps si long.

Le maçon n’avait jamais été maçon. Il ne savait même rien faire de ses mains et ne faisait que commander à des ouvriers vieux qui connaissaient mieux le travail que lui mais étaient dispersés par des ordres autoritaires et toujours à contre temps.

De plus il s’en prit à Catherine qui ne voulait plus rien verser. Sous les menaces et insultes par téléphone et les hurlements un jour, où heureusement elle n’était pas seule, faits à sa porte avec bras levé, elle courut porter plainte à la gendarmerie. Il se calma à peine. Elle confirma par lettre recommandée qu’elle ne verserait plus rien, et même que c’était lui qui lui devait des dommages-intérêts.

Au bout du compte elle se retrouvait dans une maison non finie. Elle dut entreprendre des travaux d’appoint, seule, truelle en mains.

Dans le même temps elle était sensé gagner sa vie. Pour la gagner elle avait le choix entre une occupation à son compte ou trouver un employeur.

Trouver un employeur se révéla impossible. A son annonce elle eut des propositions d’ordre sexuel. Ou des demandes de capitaux pour s’associer dans des projets incertains. Ou encore un architecte qui l’engagea. Sa voiture était en réparation, elle le transporta à travers ses divers rendez-vous dans des mairies. Elle avançait l’essence.
Au bout d’une à deux semaines, elle chercha dans le minitel son numéro d’inscription à l’ordre des architectes. Elle ne le trouva pas, et son soupçon se confirma. Une femme prit contact avec elle par téléphone pour lui expliquer qu’il lui avait déjà volé des chèques. Catherine réalisa que les repas payés par lui avaient été fait avec ces chèques. La femme portait plainte. Catherine témoigna.

Un maçon pas maçon et un employeur architecte non-architecte et qui volait des chèques…la coupe montait.

La solution restante était de faire quelque chose seule. Mais d’abord souffler.

Un ami lui proposa de passer la fin d’année dans sa famille. Elle accepta avec joie. Mais la mésentente était dans le couple et les fêtes se révélèrent accablantes pour tous. Enfin elle avait changé d’air.

De retour chez elle, elle tourna en rond quelque temps.

« Reprenons les choses à leur point de départ, se dit-elle, j’ai une maison, inconfortable soit, mais une maison avec jardin. Je sais faire plein de chose je l’ai déjà prouvé : secrétariat, comptabilité, vente. Personne n’en veut. C’est donc à moi d’en faire quelque chose. Mais quoi ?

« Je n’ai plus beaucoup d’argent devant moi. Le peu qu’il me reste il faut l’investir. Mais dans quoi ?

« Si j’étais resté dans l’autre province dans la maison précédente serait-ce mieux ? Ai-je eu tord de déménager et de changer de région ?

« Mais là-bas la situation économique était pire.

« Une autre région que celle-ci eut été mieux. Mais plus cher pour habiter. »

Dire qu’il lui restait un peu d’argent était un peu simpliste. Il lui restait seulement le droit à encore un certain découvert en plus.

L’emprunt contracté pour la maison tombait tous les mois et creusait le découvert. Aucun apport pour le couvrir depuis plusieurs mois. Les travaux qui avaient été plus cher que prévu. Les créanciers qui, il fallait se faire une raison, n’envisageaient nullement de la payer. Et puis il fallait bien manger tous les jours et mettre de l’essence dans la voiture. Pour se chauffer il suffisait d’aller chercher du bois dans les forêts alentour ou au cul des grandes surfaces.

Elle se décida la mort dans l’âme à aller voir une assistante sociale. Elle recevait entre 10H et 12H les mardi, mercredi et jeudi. L’attente ne fut pas trop longue puisqu’elle ne dura qu’une heure.

Elle s’était muni de tout ce qu’elle pouvait pour prouver sa situation : découverts, emprunt. Mais comment prouver qu’on ne touche rien ? Aucun papier ne peut le prouver.

Cela lui rappelait un peu sa mère née en France mais de parents italiens, qui avait du prouver qu’elle n’avait pas refusé la nationalité française à son mariage quand elle avait perdu sa carte d’identité française. Comment prouve-t-on une non-négation ?? De même comment prouve-t-on un non-revenu ??

Devant l’assistante elle développa ses arguments et montra ses papiers. Celle-ci lui demanda qu’elle était la source du montant qui figurait au crédit et d’un montant de 20 000 Frs. Catherine expliqua qu’elle avait prêté de l’argent en liquide à une amie qui le lui avait rendu en chèque.

Donc vous avez perçu 20 000 Frs.
Non Madame on m’a remboursé ce qu’on me devait.
Ca c’est vous qui le dites.
Mais regardez mes découverts et mes emprunts – car l’assistante n’avait pas l’air de daigner regarder ce qui venait en moins mais seulement en plus et encore moins les sommes des fin de colonnes.
Moi ce que je vois c’est que vous avez touché 20 000 Frs donc vous n’avez droit à rien. Et maintenant laissez-moi car il y a des gens qui attendent pour des raisons valables.

Catherine se leva, décontenancée, et partit.

Rentrée chez elle l’angoisse la prit. Fallait-il renoncer ? Fallait-il trouver de meilleurs arguments ? Mais lesquels ? Elle avait vraiment besoin d’une aide. Elle décida d’y retourner. Mais avant il fallait trouver d’autres papiers ou mieux expliquer ceux-ci.

Logiquement elle avait droit au RMI. Mais pour le demander il fallait passer par une assistante sociale et celle-ci était celle du secteur, donc pas d’autres recours.

Elle y retourna le mardi suivant. L’attente fut plus courte. Regonflée par sa réflexion du week-end elle reprit de nouveaux arguments en montrant le tableau qu’elle avait fait et qui montrait ses dépenses et ses découverts.

En fait vous avez droit à l’allocation logement pour votre emprunt de maison. Je remplis les papiers. Pour le RMI vous n’avez droit à rien puisque vous avez touché 20 000 Frs. Et d’ailleurs vous allez écrire en bas de cet imprimé « j’ai touché 20 000 Frs ».
Alors, aussi que c’est une dette que l’on m’a remboursée.
Ca vous ne pouvez pas le prouver alors ce n’est pas la peine de l’écrire. Maintenant datez et signez. Et vous pouvez sortir car je ne peux rien faire de plus pour vous et ce n’est pas la peine de revenir.

L’abattement vint sur elle.

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